08/02/2010
« Granmèt la’konsakré-m li pran-m li mét apa
Li voyé-m di pov yo bòn nouvel la rivé »
La litanie du champ créole s’envole haut dans le ciel de ce dimanche 24 janvier, plus haut encore que les hélicoptères de sauvetage qui sillonnent le ciel sans interruption. Douze jours après le violent séisme qui a ravagé l‘ouest de l‘île d‘Haïti, la foi des habitants semble avoir été renforcée par la catastrophe. Rony Gonzules, un fidèle de 35 ans, remercie Dieu de lui avoir sauvé la vie. Pour cet habitué qui fréquente la chapelle des Montfortains, aujourd’hui détruite, depuis quinze ans, « La messe donne la force et le courage de continuer. »
Le père Laurent, qui célèbre l‘office du jour, en appelle à plus de solidarité. Et il en sait quelque chose, lui le Montfortain qui a choisi d’aller vers les pauvres, dans la pauvreté. Aujourd’hui, la cour de la maison des frères, une vieille bâtisse de pierre construite à même le roc dans le quartier Pacot, sert de refuge à une trentaine de familles, sans-abri depuis la catastrophe.
Le père Maurice Piquard, 66 ans, l’administrateur de la communauté, nous en ouvre les portes. L’homme, installé en Haïti depuis la fin de son séminaire en 1970, a tout vécu des tragédies de l‘île, de la dictature de Papa Doc, au massacre des rebelles paysans par Aristide, en passant par les sécheresses, les inondations, et les ouragans. « Mais cette catastrophe est la plus complète de toutes » soupire-t-il dans le doux accent créole qui masque ses origines du sud-ouest de la France. La communauté, forte de soixante membres, recense onze victimes, dont dix jeunes étudiants en scolastique, pris au piège, dans leur minibus, lors de l’effondrement du CIFORT (Centre Interinstitut de Formation). Le père Alfonse Quesnel, quant à lui, n’oubliera jamais les images des victimes prises au piège dans les décombres de la chapelle. « Nous venions de commencer une réunion de prière », se remémore-t-il.
Aujourd’hui, le père Quesnel « tient le coup », nous promet-il. Depuis la catastrophe, la cour de la chapelle accueille plus de 300 personnes, ainsi qu’un centre de santé. « Aujourd’hui, c’est de soutien psychologique dont nous avons besoin avant tout », explique le père. Pour l’instant, cette lourde tâche revient à Harold Toussaint, 63 ans, professeur de psychologie sociale à l’Université d’Haïti, et prêtre. « Mon travail est essentiellement d’écouter les gens », avoue celui que la tragédie a surpris en plein cours. Trois étudiants sur cinquante n’ont pas survécu à la catastrophe. « Aujourd’hui, je regarde vers l’avenir, mais je me demande bien comment nous allons habiter notre pays, maintenant, après le 12 janvier 2010. »
Pour le père Maurice, qui assure la communication et les relations presse depuis le soir du 12 janvier, une des priorités est le recensement des filleuls du jardin d’enfants. « Nous venions de poser les fenêtres et tout s’est écroulé. Les enfants, soutenus par une soixantaine de parrains internationaux, ont fui les bidonvilles avec leurs familles. De Morne Hôpital à Croix des prés, tout est détruit et inaccessible, et l’on reste sans nouvelles d’eux. » Pour le futur, le père fait confiance à la large diaspora haïtienne à travers le monde pour soutenir la reconstruction, et ne pas laisser le pays sombrer dans l‘oubli. « Tout le monde connaît un Haïtien », sourit-il.
Pendant ce temps, le père Laurent arpente le camp de réfugiés de Mont Joie. Ici, les gens n’ont plus rien. Une fois passée l’arrivée initiale des secours d‘urgence, l’aide s’est évaporée. On s’entasse à vingt-sept sous une simple toile tendue, on a soif, et on a gwan gout (on a faim). Aujourd’hui, le père visite le camp en compagnie de soeur Kamta et de soeur Asumpta, deux sœurs de la Charité de mère Theresa. « Dès le soir de la catastrophe, nous sommes intervenues, en apportant de la nourriture et en soignant les plaies », relate sœur Kamta. La mission d’aujourd’hui est d’une tragique réalité pour le père Laurent. Il s’agit de prouver aux sœurs, déjà très occupées, l’ampleur des besoins des communautés voisines des Monfortains.
Dernière membre du comité de visite du jour, la Dre Devalon, une jeune médecin fraîchement diplômée. Comme 350 autres Haïtiens étudiant à Cuba, elle a été envoyée par le gouvernement Castro au secours de ses compatriotes. Elle promet de revenir dès le lendemain avec un stock de vaccins pour prévenir les épidémies, tout comme les sœurs qui reviendront soigner les plaies à nouveau infectées. Pari gagné aujourd’hui pour le père Laurent, mais il reste tant à faire, tente, eau, nourriture, partout on manque de tout.
Valerian Mazataud, pour l'Aide à l’Église en Détresse
(Photos: © Valerian Mazataud)
