Soudan: « Nous craignons qu’il y ait la guerre, malgré le traité de paix »

02/02/2010

 

Des décennies de guerre et de terreur ont laissé des traces derrière elles au Soudan ; entre autres dans le cœur des hommes. La violence a fait des millions de victimes, semé la méfiance et défait la société. Des traités de paix ont été signés pour ensuite être rompus.

Certes le dernier traité nommé « Accord de paix global » (Comprehensive Peace Agreement, CPA), qui avait été conclu en janvier 2005 et auquel se rattachait de grands espoirs, tient encore. Par contre, dans les faits, le document ne s’applique plus que comme un armistice provisoire, qui n’est par ailleurs en vigueur que dans certaines parties du pays.

L’accord signé il y a cinq ans à Nairobi entre le gouvernement de Khartoum et le Mouvement populaire de libération du Soudan (Sudan People’s Liberation Army/Movement, SPLA/M) au sud n’a en tout cas pas apporté de paix véritable. Au contraire : le gouvernement de Khartoum a plusieurs fois rompu le traité depuis 2005. L’objectif était et reste le référendum sur l’indépendance du sud, fixé à 2011. Les élections nationales prévues pour juin 2009 ont été décalées à avril 2010, saison la plus chaude de l’année pendant laquelle des millions de personnes se demandent comment survivre. Un climat qui n'est pas propice à une participation significative aux élections. Les réfugiés ne peuvent pas rentrer dans leur région natale pour se faire enregistrer sur les listes électorales.

Par ailleurs, l’infrastructure dans l’ancienne zone de guerre continue d’être mauvaise, et l’accès aux nécessités de base pour la population est insuffisant. Seule la corruption a augmenté. De larges zones de population ne profitent pas des revenus du commerce pétrolier qui devaient servir à la reconstruction.Soudan - paroissiens.JPG

Plusieurs organisations non gouvernementales, dont Aide à l’Église en Détresse (AED), ont fait remarquer que la violence avait augmenté au Soudan. Une nouvelle guerre menace de se déclarer. Début décembre, Mgr Cesare Mazzolari, évêque catholique de Rumbek, a dit ceci dans un cri d'appel : « Dans de nombreuses parties du pays, des milices soutenues par le gouvernement terrorisent la population. Elles attisent la peur et provoquent des tensions entre les groupes ethniques. »

Dans une déclaration faite fin novembre, « l’Église Épiscopalienne du Soudan » (Episcopal Church of Soudan, ECS) a aussi mis en garde contre un échec du traité de paix de 2005. Le gouvernement manque totalement de transparence, tant en ce qui concerne les préparatifs des élections à venir, que pour les revenus du commerce pétrolier. Des lois contredisant l’esprit du traité de paix ont été édictées et les préparatifs du référendum de 2011 ont été arrêtés. Des diplomates, tels que l’envoyé spécial russe Michail Margelow, mettent en garde contre une « nouvelle Somalie », étant donné une situation qui est de plus en plus hors de contrôle. Mgr Mazzolari parle de tensions croissantes entre le nord et le sud. Certes, jusqu’à présent, cela n’a abouti qu’à des combats sporadiques, mais une atmosphère de « guerre froide » prédomine.

Portrait de la situation

Des troupes gouvernementales ont réoccupé d’importantes positions stratégiques. Il s’agit pour elles d’assurer l’accès du gouvernement aux régions pétrolifères du pays. Cette matière première est un gage de prospérité pour celui qui contrôlera les sources, qui maîtrisera et qui aura à sa disposition la technique d’extraction. Malgré toutes les protestations et tentatives de conciliation, le régime de Khartoum continue sans relâche de faire la guerre contre sa propre population dans l’ouest du pays. Tout cela ne présume rien de bon. C’est pourquoi les observateurs considèrent comme très probable le déclenchement, dans un futur proche, de combats dans le Kordofan ou dans les monts Nouba (et peut-être même dans le sud).

Mgr Macram Max Gassis.JPGMgr Macram Max Gassis, évêque d’El Obeid, le diocèse concerné par ces problèmes, a de nouveau vertement critiqué le gouvernement : « Je suis témoin des persécutions religieuses et de l’esclavagisme qui durent depuis plus de 20 ans, des viols et de la torture, de la faim et de la mort. » Dans un entretien avec l’AED, l’évêque décrit la souffrance inconcevable de la population : « 2,2 millions de personnes ont été les victimes d’un génocide qui s’est appliqué aux chrétiens du Soudan et aux non musulmans. »

Le nombre de morts est plus élevé que lors des crimes de Bosnie, du Kosovo et du Rwanda. Sans scrupules, le gouvernement a fait bombarder des églises, des écoles, des hôpitaux et des camps de réfugiés. Au Sud-Soudan, c’est certes maintenant du passé. Mais les événements actuels du Darfour sont une copie de ce qui est arrivé au sud du pays : on a affaire à un autre génocide.

D’après les descriptions faites par l’évêque, la détresse de la population n’a pas diminué. Le gouvernement continue de se comporter comme « un père qui ne s’occupe pas de ses enfants » et qui les trompent et les manipulent. Par exemple, le nombre des Soudanais chrétiens et non musulmans est clairement plus élevé dans cette région que ce qui est sans cesse affirmé officiellement.

Pour défendre la dignité que l’Homme reçoit de Dieu, l’Église est sans cesse obligée d’élever la voix. « L’Église est un signe d’espérance. » Elle aide énergiquement, construit des écoles et des puits, soutient les hommes indépendamment de leur appartenance ethnique ou de leurs convictions religieuses.

L’évêque, qui est né à Khartoum et parle l’arabe couramment, critique avec véhémence l’évolution du Soudan depuis 2005 : les promesses contenues dans le traité de paix n’ont pas été tenues. Les réfugiés continuent de ne pas avoir la possibilité de retourner dans leur patrie. Aucune reconstruction n’a lieu, il y a un manque d’infrastructure, de puits, d’hôpitaux, d’écoles. Les revenus du commerce pétrolier ne profitent pas aux régions concernées. De plus, au lieu d’encourager l’agriculture, on a importé des produits alimentaires.

Corruption et chances nulles

Les dirigeants de Khartoum n’aiment pas la critique ouverte. Celui qui la pratique doit s’attendre à des représailles. Mgr Gassis l’a vécu. Il a longtemps été considéré comme persona non grata et craignait d’être enlevé par le régime. C’est pourquoi il a quitté son diocèse il y a 17 ans. Par contre, aujourd’hui, il peut à nouveau se rendre au Soudan.

Les critiques de l’évêque ne valent pas que pour le gouvernement; il n’est pas avare de commentaires à l’égard des représentants du SPLA/M : ses représentants poursuivent des intérêts personnels, non ceux de la population. La corruption est devenue un problème sérieux. Les subventions et fonds nationaux ne profitent pas à la construction de l’infrastructure, mais seulement à quelques particuliers. L’argent est gaspillé ou tombe dans n’importe quelles poches. Mgr Gassis déclare : « J’ai demandé aux politiciens chrétiens : qu’avez-vous fait de l’argent? Ils n’ont pas pu me donner de réponse, parce qu’ils sont tout aussi corrompus que le gouvernement. »

Enfin, l’évêque dénonce le manque de cohérence de l’opposition au Soudan. La désunion ne fait que prolonger les souffrances de la population. Il est nécessaire de revenir à l’honnêteté et à la transparence; à une compréhension réciproque qui s’oriente en fonction des besoins des hommes et non en fonction des ambitions personnelles des politiciens. Mgr Gassis confirme ce que beaucoup d’observateurs notent : « Dans ces conditions, les chances pour l’accord de paix global sont nulles. Cinq ans après la signature, un nouveau conflit armé menace. »

AED-International, Traduction MB
 

 

 

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En 2006, Mgr Cesare Mazzolari, évêque catholique de Rumbek, rencontrait des déplacés, dans le camp de Macar-Abiak (© AED)