Interview avec Mgr Maroun Lahham, vicaire patriarcal de Jordanie

03/05/2012

Interview avec Mgr Maroun Lahham, vicaire patriarcal de Jordanie
Par Oliver Maksan, correspondant ACN Proche-Orient


Question (Q) : Votre Excellence, vous êtes en Jordanie depuis peu de temps seulement. Si vous comparez la Jordanie à d’autres pays arabes, est-elle vraiment une oasis de la liberté de croyance pour les chrétiens, comme on le dit partout ?

Réponse (R) : C’est presque une oasis. En tant que chrétiens, nous n’avons pas de problèmes ici avec nos frères musulmans. La Jordanie a toujours été décrite comme étant une grande famille, et elle l’est vraiment. À l’exception de quelques petits groupes fondamentalistes, la majorité des musulmans jordaniens sont modérés. Mais il y a des problèmes au niveau de la liberté de conscience. Choisir sa religion ou n’en choisir aucune est un droit fondamental de l’homme.

Q : Et ce droit n’existe pas encore en Jordanie ?

R : Non. Nous avons ici la liberté du culte, qui est très importante. Mais cette liberté du culte de sa propre religion ne constitue qu’une fraction de la liberté de religion en soi. La liberté de conscience permettrait à un musulman de se convertir au christianisme, ce qui est toutefois interdit en Jordanie. Avec tout le respect que nous devons à l’islam, nous demandons le droit à cette liberté et nous nous efforçons de convaincre les autorités de son importance. Il en résulte d’ailleurs aussi des problèmes d’ordre pratique, lorsqu’un couple mixte veut se marier. Un jeune homme chrétien ne pourra pas épouser une jeune femme musulmane – les enfants devraient être éduqués selon la foi chrétienne – mais l’inverse est possible. Ici aussi, nous demandons des changements.


Q: À qui vous adressez-vous pour aborder ces sujets ?

R : En général, nous nous adressons au gouvernement. Mais il existe aussi des occasions informelles de dialoguer avec des organisations musulmanes. Elles ne comptent pas parmi les décideurs, mais elles nous écoutent, même si leur façon de penser ne change que très lentement. Mais sur le plan juridique, nous devons nous adresser au gouvernement.


Q: Un membre célèbre de la famille royale de Jordanie, Son Altesse le prince Hassan bin Talal (photo), est connu pour soutenir un islam tolérant. Approuve-t-il vos idées ?

120503 jordanie_Prince_Hassan_bin_Al_Talal.jpgR: Le prince personnellement, oui. C’est un homme brillant et extrêmement cultivé. Mais il ne suffit pas de convaincre le prince ou même le roi. Là ne se situe pas le problème. La charia interdit autant la conversion que le mariage d’une jeune femme musulmane avec un jeune homme chrétien. Voilà ce qui marque les positions dans la rue arabe, qui est essentiellement musulmane. Mais vous avez raison : le changement de pensée doit commencer parmi les membres de l’élite musulmane et les intellectuels.


Q : Actuellement, la Jordanie prépare un nouveau droit électoral qui accorderait aux chrétiens et aux autres minorités plus de sièges au Parlement. Il y aura donc de légers changements en faveur des chrétiens.

R : Oui, nous avions droit à neuf sièges sur 110, maintenant nous en aurons dix. Sans aucun doute, c’est une amélioration qui renforcera certes la position des chrétiens dans la politique jordanienne. Mais cette nouvelle loi aura un autre effet positif. Comme elle vise en premier lieu les Frères musulmans, elle limitera leur influence au Parlement. Ils ne pourront donc pas dicter leurs volontés en Jordanie comme leurs députés le font en Égypte.


Q : Mais la nécessité de cette nouvelle loi montre bien qu’ici en Jordanie, les Frères musulmans bénéficient de plus en plus de sympathies parmi les gens simples.

R : Comme je l’ai déjà évoqué, la rue arabe est essentiellement musulmane. Et si ce nerf de l’islam est touché, alors il réagit. Par ailleurs, les gens admirent ces mouvements islamiques parce qu’ils ont toujours été persécutés dans le monde arabe. C’est une source de reconnaissance. Ensuite, après le fameux printemps arabe, ces mouvements qui existent depuis des décennies étaient les seuls partis politiques à être bien organisés. Cela leur a permis d’obtenir une certaine influence dans l’opinion publique, ce qui les a notamment rendus si puissants en Égypte.


Q : Et ici en Jordanie ? Pensez-vous qu’ils obtiendront des majorités significatives ?

R : Pas avec ces nouveaux règlements. Toutefois, si les élections étaient absolument libres et ouvertes, ils obtiendraient aussi la majorité des suffrages du peuple jordanien. Mais je ne les crains pas. Une fois au pouvoir, ils devront se montrer plus modérés. Nous pouvons observer cela en Tunisie. Par ailleurs, leurs faiblesses au niveau de tout ce qui a trait à l’économie apparaîtront très rapidement. Les sociétés arabes ont besoin de développement économique. Les points forts des fondamentalistes, par contre, ne résident que dans l’assistance sociale, mais pas dans l’économie. Leur pouvoir d’attraction sur les gens faiblira donc au bout de peu de temps passé au gouvernement.
 

Mgr Maroun Lahham, vicaire patriarcal de Jordanie