30/04/2010
Un évêque du Sud-Soudan craint que la tension postélectorale actuelle ne mène le pays au bord de la violence, voire à un « génocide ». Mgr Eduardo Hiiboro Kussala, évêque de Tombura-Yambio, a indiqué, dans une déclaration dont l’Aide à l’Église en Détresse (AED) a obtenu copie, que la tension non résolue à propos des disputes politiques pourrait faire éclater un conflit sérieux; conflit qui est maintenant devenu, selon lui, un « scénario probable ».
Ces inquiétudes de Mgr Hiiboro concernant de possibles violences peuvent surprendre alors qu’en dépit d’une prolongation du scrutin, les législatives se sont déroulées dans le calme. Lors des élections de la semaine dernière, Mgr Daniel Adwok Kur, évêque auxiliaire de Khartoum, avait indiqué à l’AED que la violence était improbable, spécialement aussitôt après la période postélectorale, parce que, pour les principaux partis politiques, il y avait trop d’enjeux sur la table pour que ceux-ci permettent l’arrêt du processus démocratique.
Par contre, un tel optimisme ne s’applique pas nécessairement au diocèse de Tombura-Yambio dont Mgr Hiiboro est titulaire. Ces derniers mois, les habitants du territoire ont souffert de multiples atrocités aux mains des rebelles de l’Armée de Résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army, LRA). L’été dernier, à Nzara, près de Yambio, la milice a procédé à des exécutions de civils en les crucifiant. Presqu’au même moment, l’église Notre-Dame de la Paix, dans le village voisin de Ezo, était désacralisée et 17 personnes, en majorité des adolescents et des jeunes dans la vingtaine, étaient enlevées.
Rien de moins qu’un « génocide »
Mgr Hiiboro a indiqué, dans sa déclaration à l’AED, que la frustration de la population est nourrie par les allégations de tricheries lors des élections générales, les premières en près de 25 ans. Le processus électoral, qui s’est tenu du 11 au 15 avril, a reporté au pouvoir, avec une majorité écrasante, le président Omal al Bashir du Parti du Congrès National, élément de l’actuel régime à Khartoum, ainsi que le vice-président Salva Kiir du Mouvement de Libération de la Population du Soudan (SPLM), qui a obtenu un résultat de plus de 90 pour cent dans les terres du Sud.
Les élections se sont tenues dans la controverse alors que de nombreux rapports indiquent que des électeurs ont été intimidés; il y aurait eu du truquage, de la confusion au sujet des bulletins de vote et des cas de violation de la confidentialité dans les isoloirs. On rapporte également qu’un camion, transportant des bulletins de vote dans la région de Mgr Hiiboro – l’État du Western Equatoria – aurait été incendié. Soulignant ces tensions dans sa région, l’évêque écrit : « Les résultats de l’élection pourraient [bientôt] déclencher des violences graves ». Il estime également que la « violence peut être comparée à rien de moins qu’un génocide, parce qu’il y a des animosités profondes dans les cœurs de nombreuses personnes [appartenant aux] différents groupes ethniques du sud [du pays]. »
« Politique toxique »
L’évêque avertit que ce profond ressentiment concerne des questions non-résolues, comme les différends à propos de la frontière entre le nord et le sud du Soudan, questions centrées sur la richesse pétrolière de la région d’Abyei. « Jusqu’à ce que cette crise de ‘’self-inflicted‘’ (auto-infliction) soit gérée d’une façon constructive, la possibilité que la nation entière descende dans l’abysse est un scénario probable », estime le prélat.
Mgr Hiiboro met aussi en lumière la dispute continuelle concernant la possible sécession du Sud-Soudan – une question qui sera portée au vote des électeurs lors du référendum prévu en janvier – ainsi que les questions associées au transport et aux relations commerciales avec le Nord, le partage des revenus et les droits des citoyens.
Ces questions devaient être résolues dans le cadre de l’accord conclu en 2005, le Comprehensive Peace Agreement, qui a donné une semi-autonomie au Sud-Soudan après plus de 20 ans de guerre civile entre le régime islamiste de Karthoum et les rebelles du SPLM (alors que c’était encore un groupe armé), installés au Sud-Soudan.
Blâmant le SPLM pour le manque de progrès réalisé depuis 2005, Mgr Hiiboro a indiqué : « L’unique responsabilité de cette débâcle repose dans les mains des sud-soudanais eux-mêmes, dans les deux camps, autant dans le parti au pouvoir que dans les partis de l’opposition. »
« La mort insensée des citoyens sud-soudanais sera due à l’incapacité des chefs politiques à mettre en œuvre un meilleur processus de résolution des conflits ». Selon l’évêque, « pousser les différences jusqu’au point de l’effondrement national, et aggraver les différences tribales et religieuses dans le seul but de parvenir au pouvoir, ou bien pour retenir le pouvoir à tout prix, est hors du domaine d’une saine politique. Personne et aucune nation ne méritent cette sorte de politique toxique », indique encore Mgr Hiiboro.
John Pontifex (trad. MB - AED/Canada)
